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Lexique › Barjon, Jean-Pierre |
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Barjon, Jean-Pierre Article de Ch. Donner, paru dans Le Monde 2 (14/02/2009) :
« Jean-Pierre Barjon, propriétaire incompris
Dimanche 8 février 2009, 14h30
Voûté, ronchon, mal rasé, mais toujours auréolé de sa capuche à fourrure, Jean-Pierre Barjon a le trac. Dans une heure, son cheval Meaulnes du Corta doit courir le Prix de France sur l’hippodrome de Vincennes. Une partie importante de sa vie de propriétaire se joue autour de cette course, pas seulement sur le plan sportif. Pas seulement sur le plan financier. C’est, comme toujours avec les chevaux, au bout d’un moment, une question d’orgueil. Celui-ci vient d’être blessé par un article paru sur le Net, le journaliste aurait mal retranscrit ses propos ; il le morigène : « Je n’ai jamais été un cancre, je n’ai pas pu vous dire ça, j’ai fait l’école supérieure de commerce de Chambéry. Et je ne suis animé d’aucun esprit de revanche. » Entre le propriétaire et l’internaute indélicat, le ton monte, puis redescend, et finalement, les choses semblent ou font semblant de s’arranger, au nom jamais prononcé de l’intérêt commun. Et chacun part de son côté. |
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Jean-Pierre Barjon traverse les écuries de l’hippodrome pour rejoindre le box de son champion. Il y a foule dans la cour. Les techniciens de Canal+ équipent le sulky du cheval avec une caméra et un émetteur : on pourra ainsi suivre la course « de l’intérieur », avec les commentaires du driver en direct. Canal + ne fait ça que pour les grandes occasions, et pour les favoris incassables. Meaulnes du Corta est à 2/1. Personne ne doute de sa victoire. « Qui peut le battre ? », titre le Journal du Trot.
Un journaliste s’approche de Jean-Pierre Barjon :
« Vous êtes confiant ? »
Il répond. C’est un bon client pour la télé : toujours disponible, et volubile. Outre une vraie présence, il possède cet art du parler vrai qui, sans en dire plus que les autres, plaît au public. Cette façon d’occuper « l’espace médiatique », ajoutée aux jalousies inévitables que suscite son succès, provoque depuis toujours une certaine hostilité du milieu des courses. Mais le simple fait de ne pas en être, de ce milieu des courses, n’est-il pas perçu comme une provocation ?
Jean-Pierre Barjon nait à Perpignan, en 1960. Il grandit et fait ses études en Rhône-Alpes où son père dirige un Monoprix. Après son bac, iI entre à l’Ecole supérieure de commerce de Chambéry, où ça ne passe pas très bien. Trop de gestion, et pas assez de commerce à son goût. Il renonce avant la fin de sa deuxième année, et le 11 mai 1981, il entre chez Canon-France pour vendre des photocopieurs. Trois mois plus tard, quand il retourne à l’école pour passer son examen de fin d’année, il gagne plus d’argent que le directeur. Il faut sans doute avoir gagner beaucoup d’argent très jeune pour perdre cette « conscience de l’argent » qui paralyse. Désinhibé, toutes les aventures commerciales sont possibles. Après trois années de photocopieurs, il se lance dans la vente d’un produit autrement plus sophistiqué : les ordinateurs. Il est embauché par Goupil, une société française qui fabrique des micro-ordinateurs de bureau. Son plus gros marché : 130 PC au journal l’Humanité.
Goupil explose en vol en 1991, victime de la tourmente qui emportera aussi Olivetti, IBM, et d’autres, mais Jean-Pierre Barjon a déjà sauté en parachute. « A l’époque, raconte-t-il, l’industrie était devenue très à la mode. » Il entre chez AMC, une filiale de GEC Alstom, et se retrouve à vendre des pièces détachées pour le nucléaire, à Tchernobyl : « Il y avait deux étrangers dans la ville, pas d’hôtel, et les pistolets sur la table pour négocier les contrats. »
Il passe sept ans à la tête de cette entreprise. L’argent qu’il gagne lui permet de réaliser quelques rêves d’enfance : piloter des bolides, des avions, des hélicoptères. C’est au cours d’une tempête dans les airs, alors qu’il doit poser son appareil sur le tarmac de Roanne, que la chance vient à sa rencontre. Il attend dans le minuscule aéroport, seul, que l’orage s’éloigne. Il se retrouve à lire un vieux Libé qui traine et tombe sur l’article qui va changer sa vie : un reportage à Munster, en Moselle, dans l’une des dernières fabriques de limonade artisanale. Le patron, héritier de l’entreprise familiale, détenteur des secrets de fabrication de la limonade, approche de la retraite, et confie au reporter de Libé ne pas savoir à qui confier la suite.
Barjon remonte dans son hélicoptère et débarque à Munster pour acheter la petite fabrique de limonade pour 500 000 francs. Il parvient sans difficulté à introduire la marque Lorina dans les grandes surfaces. La limonade coule à flot et Jean-Pierre Barjon fait construire une nouvelle usine, multiplie le chiffre d’affaire par deux, quatre, six. Douze ans après l’avoir acquise, la limonade Lorina est présente partout dans le monde. L’entreprise réalise un chiffre d’affaire annuel de 24 M. d’euros.
Et les chevaux dans tout ça ? Ils sont entrés dans la vie du limonadier en 2002.
« C’est Jean-Luc Lagardère, explique Jean-Pierre Barjon avec gravité. Je me suis toujours intéressé à ceux qui réussissaient. J’étais intrigué : pourquoi cet homme qui avait construit Matra, et gagné les 24 heures du Mans, qui envoyait des satellites dans l’espace, qui avait acheté Europe 1, était reçu à l’Elysée deux fois par semaine, pourquoi allait-il passer deux heures par jour avec ses chevaux ? Je me doutais bien qu’il n’avait pas contracté le virus des courses au poney-club. »
Il y a aussi les ventes de yearlings, à Deauville, Barjon est fasciné par ces hommes capables de lâcher autant d’argent pour un poulain qui ne verra peut-être jamais un champ de courses. Ce plaisir de riche ne doit pas rester plus longtemps étranger à celui qui est en train de devenir riche. Il décide d’y aller voir de près.
Il se renseigne auprès d’un ancien camarade de l’école supérieure de commerce de Chambéry dont le père est éleveur de chevaux dans le Cher. Ils y vont.
En sortant de l’autoroute, un panneau signale l’Aire du Grand Meaulnes. Ils venaient d’entrer dans le pays d’Alain Fournier. Frisson du destin pour celui dont l’adolescence fut hantée par ce livre. Il sait déjà que s’il achète un cheval ici, il l’appellera Meaulnes. Ça tombe bien, c’est l’année des M chez les trotteurs.
Malheureusement, ils arrivent un peu tard : les gros propriétaires ont déjà pris ce qu’il y avait de mieux. Il ne reste plus que deux poulains, là-bas, au fond du pré. Personne n’en a voulu. Jean-Pierre Barjon regarde les deux invendus. Lequel choisir ? Il n’y connaît rien. « Prenez plutôt celui-là, lui conseille l’éleveur, il bouge bien les oreilles. »
C’est ainsi que pour 8 000 euros, Jean-Pierre Barjon devient propriétaire d’un poulain aussitôt baptisé Meaulnes du Corta. Car ça qui l’intéressait avant tout : donner le nom de Meaulnes à un cheval qui serait à lui. La vanité vient de semer sa graine.
Quand il reçoit les premières factures le primo propriétaire déchante : 100 euros pour arracher une dent à un cheval, ça lui paraît dingue. Il ne comprend pas qu’on ait besoin d’appeler un vétérinaire pour ça. Il y a beaucoup de choses qu’il ne comprend pas, dans le monde des courses. Et d’abord le fait qu’au bout d’un an et demi, avant même que son cheval ait couru, il lui a déjà coûté 25 000 euros. Heureusement, le poulain est qualifié. Manquerait plus ça.
La première fois que Barjon se rend à Vincennes pour voir courir son cheval, personne ne s’intéresse à lui, on ne lui explique rien. On ne l’invite nulle part. Curieuse façon de traiter la clientèle, se dit-il.
Meaulnes du Corta arrive cinquième, rapportant 600 euros à son propriétaire. Pas terrible. Il faudrait qu’il fasse ça deux fois par mois, rien que pour payer la pension.
Pour sa deuxième course à Vincennes, Meaulnes du Corta gagne. Jean-Pierre Barjon n’imaginait pas qu’il en éprouverait autant de joie, c’est nouveau, immense, c’est Lagardère. Mais c’est après la troisième course que les choses deviennent sérieuses :
Ce jour-là, Jean-Pierre Barjon ne peut pas se rendre à Vincennes, il a des rendez-vous. Il parvient quand même à s’échapper du bureau pour aller regarder la course dans un bistrot PMU. Le cheval gagne à nouveau, avec Jean-Michel Bazire au sulky. De retour aux balances, on demande au driver ce qu’il pense du cheval. Jean-Michel Bazire répond : « Il ne faut plus l’appeler Meaulnes, désormais, c’est le Grand Meaulnes. »
« Là, c’était trop, je me suis mis à pleurer. »
Il aurait donc touché un crack pour son premier cheval ? C’est naturel, à son goût. Ce sont les autres qui voient dans ce coup de chance une forme d’insolence. Il faut se mettre à la place de ces propriétaires, entraineurs, éleveurs, ces vieilles familles du trot qui attendent ça depuis des générations et des générations. Avec leurs dizaines de poulinières, leurs parts d’étalons, leurs saillies à dix mille euros, leurs centaines d’hectares de terres sélectionnées depuis des siècles, avec leurs études de croisements, leurs méthodes nouvelles, leurs méthodes anciennes, ils rêvent depuis qu’ils sont nés d’avoir ce que Jean-Pierre Barjon, sans rien y connaître, débarquant de nulle part, achète pour 8 000 euros, les yeux fermés. C’est insensé. Injuste. Comment l’admettre ? Et comment accueillir un homme, un étranger, ni mayennais, ni normand, à qui tout réussit de manière aussi désinvolte, un entrepreneur qui, du photocopieur au yearling, en passant par la limonade, semble n’avoir qu’à toucher les choses pour les changer en or ? Comment serait-il accepté par ceux qui, toute leur vie, ont eu beau retourner la terre à la recherche du trésor, n’ont jamais trouvé que de la terre, encore de la terre ?
A la fin de sa carrière de course, le poulain qui bougeait bien les oreilles au fond de son pré aura rapporté plus de deux millions d’euros à son propriétaire. Et sa carrière d’étalon ne fait que commencer. Le prix de la saillie est à 5 000 euros, il a droit d’en faire une centaine par an, plus une quarantaine à l’étranger. C’est une rente. Sauf qu’avec les chevaux, comme on l’a dit, les intérêts ne sont jamais que financiers.
Pour bien mesurer la dimension tragique de l’histoire, il faut remonter quatre ans en arrière. Meaulnes du Corta est alors le leader de sa génération. Avec l’argent qu’il lui rapporte, Jean-Pierre Barjon achète d’autres chevaux. Notamment un certain Orgueil de Mai. En 2005, un accident se produit sur l’hippodrome d’Enghien : le cheval en percute un autre de plein fouet, les deux meurent quelques minutes plus tard. Circonstances obscures, explications confuses, entre le propriétaire et Laurent Abrivard qui entraîne le cheval, rien ne va plus. Jean-Pierre Barjon décide de lui retirer Meaulnes du Corta et de l’envoyer à l’entraînement chez Pierre Levesque (le petit-fils d’Henri Levesque, l’entraîneur de l’illustre Roquépine). Meaulnes du Corta va y poursuivre sa carrière de manière tout aussi brillante. La question n’est pas là. Champion il est, champion il demeure. Simplement il n’est plus drivé par Jean-Michel Bazire, le crack au 3500 victoires, mais par Pierre Vercruysse, qui pour être une des valeurs sûres de Vincennes, et pour compter 1350 victoires à son palmarès, n’a encore gagné que peu de grands prix, et n’a jamais été tête de liste. Pour Pierre Vercruysse, c’est la chance de sa vie.
En 2008, Meaulnes du Corta est engagé pour la première fois dans le Prix d’Amérique. Pierre Vercruysse lui fait prendre la tête rapidement, il mène toute la course, entre dans la ligne droite toujours en tête. Jean-Pierre Barjon croit alors en sa victoire, comme les 30 000 turfistes présents sur l’hippodrome, lorsque tout à coup, craignant les attaques qui arrivent à son extérieur, Pierre Vercruysse secoue le cheval, le cravache. Un peu trop vite ? Un peu trop fort ? Le cheval se met au galop, la sirène retentit : disqualifié.
On ne siffle plus les drivers depuis longtemps, à Vincennes, on a appris que ça peut arriver à tout le monde. N’empêche que Jean-Pierre Barjon n’arrive pas à avaler cette défaite. Il la ressent comme une vacherie. D’autant que le vainqueur de la course, Offshore Dream, est drivé et entraîné par Pierre Levesque. Certains y ont vu quelques conflits d’intérêts. Des intérêts que les gens des courses ont intérêt à ne pas évoquer.
Jean-Pierre Barjon se fixe alors un objectif : faire gagner le prochain Prix d’Amérique à Meaulnes du Corta. « Sans aucun esprit de revanche pour moi-même, assure-t-il à la presse, uniquement pour le cheval. » Nier l’esprit de revanche dans un monde fondé sur la compétition, cela relève de la plaisanterie. A moins que l’homme ait décidé d’adopter la langue de bois du milieu des courses. En tout cas, le prochain objectif de son champion est fixé : gagner le Prix d’Amérique 2009.
C’est alors que surgit la tragédie, la vraie. Une tragédie humaine, ce coup-ci. Le 22 juillet 2008, Pierre Vercruysse est victime d’un accident sur la route du Mans, alors qu’il transportait des chevaux dans son camion. Lui-même est sérieusement blessé aux jambes, mais surtout, son fils Brandon est tué sur le coup.
Après plusieurs semaines d’hospitalisation et six mois de rééducation, l’infortuné driver remonte au sulky, comme il se l’était juré. Le premier janvier 2009, il est prêt à reprendre la compétition. On l’annonce partout : Pierre Vercruysse va retrouver Vincennes. On va certainement lui confier des chevaux, comme avant, tout le monde l’espère, personne ne le fait.
C’est en boitant que Pierre Vercruysse traverse les écuries du champ de courses. Il y croise quantité de regards qui se détournent. Une semaine, deux semaines, trois semaines, il attend la bonne monte qui lui permettrait de gagner de nouveau une course. En vain. Le Prix d’Amérique approche, Pierre Vercruysse va-t-il driver Meaulnes du Corta ? La question occupe tous les esprits. Une victoire dans le Prix d’Amérique serait pour Pierre Vercruysse non pas une consolation, car ce qui lui est arrivé est sans remède, mais comme un hommage rendu par la profession, par la famille des courses. Famille à laquelle Jean-Pierre Barjon, après huit années, n’appartient toujours pas.
Quelques jours avant la déclaration des partants, le propriétaire demande à l’entraîneur de confier la drive de Meaulnes du Corta dans le Prix d’Amérique à… Franck Nivard, la jeune étoile montante du trot. Pierre Vercruysse devra se contenter, une fois de plus, de driver une non chance dans le Prix d’Amérique.
Toutes les bonnes âmes s’émeuvent : « Quel homme sans cœur, ce Barjon. » Mais celui-ci assume : aucune raison d’avoir du cœur à la place des autres, de tous ceux qui, depuis le début de l’année, n’ont toujours pas été fichue de confier à Pierre Vercruysse une monte gagnante.
La course part. Franck Nivard prend la tête avec Meaulnes du Corta, comme l’avait fait Pierre Vercruysse l’année d’avant, mais il n’attend pas la ligne droite pour lancer son cheval : il part dans le tournant et ne sera plus revu. Il gagne sans un coup de cravache. Jean-Pierre Barjon vient de remporter son pari et de se mettre à dos une partie du monde des courses. La partie sensible.
L’histoire n’est pas finie.
Le Prix d’Amérique se court sur 2700 mètres, c’est un parcours de force, d’endurance. Quinze jours plus tard, se court le Prix de France, il s’agit d’une épreuve de vitesse, sur 2100 mètres, lancée à l’aide de l’autostart (la voiture avec des ailes). Peu de trotteurs parviennent à remporter les deux courses (Bellino II, Ourasi), le doublé consacre des champions complets, à la fois endurants et rapides. Jean-Pierre Barjon estime son cheval de cette trempe-là et l’engage dans le Prix de France.
Grand seigneur, croyant ainsi étouffer les commentaires désobligeants sur son manque de compassion envers Pierre Vercruysse, il décide de lui confier la drive du cheval. Les commentaires changent de musique : « Quel ingrat ! Franck Nivard lui fait gagner le Prix d’Amérique et il donne son cheval à un autre pour le Prix de France ! »
Jean-Pierre Barjon a beau répéter partout qu’il a laissé parler son cœur après n’avoir écouter que la raison, il vient de se mettre à dos une autre partie du monde des courses. A croire que quoiqu’il fasse, plus ses chevaux augmenteront leur capital, plus le capital de sympathie de leur propriétaire diminuera.
Quant à Pierre Vercruysse, il plane. Il est sûr de gagner, il connaît le cheval, c’est le meilleur. « Qui peut le battre ? » Pierre Vercruysse va enfin renouer avec le succès, il ne peut pas passer à côté de cette chance, ça serait fatal.
En le voyant monter sur le sulky, équipé par les appareils émetteurs de Canal +, la « pression » qu’on les commentateurs lui prêtent ne semble pas peser sur lui. Le chirurgien lui a retiré ses broches, il boite moins, et au sulky il est plus souple. Et souriant.
Après le défilé, le starter appelle les chevaux au départ. Vercruysse place Meaulnes du Corta derrière les ailes de l’autostart, qui démarre, accélère, lâche les quatorze concurrents devant les tribunes. Et là, patatras.
Gênée par un cheval au galop, Qualita Bourbon, la seconde favorite, fait un écart que Meaulnes du Corta ne peut éviter : sa jambe heurte la roue du sulky de la jument, il se met au galop.
Cris d’épouvante dans les tribunes, stupeur et consternation : « Non ! Pas ça ! Pas maintenant. C’est pas possible. Il est maudit, ou quoi ? »
Votre serviteur était bien placé, à cet instant, très haut dans les tribunes, pour remarquer le calme de Pierre Vercruysse, ce qu’on pourrait identifier comme du « sang froid » mais qui relèverait plutôt de cet état de semi conscience dans lequel vous jette parfois le grand malheur. Cette espèce d’apesanteur qui est aussi une absence de gravité.
Lentement, Pierre Vercruysse tire sur les rênes. Doucement, il dégage son cheval de la bousculade. Patiemment, il laisse le temps à son cheval de s’équilibrer tandis que le peloton prend le large. Résolument, il lance Meaulnes du Corta à leur poursuite. Quand on le voit, cinq cents mètres plus loin, contourner ses rivaux, en troisième épaisseur, on comprend que le cheval est le plus fort, mais on se demande s’il ne va pas payer cet effort à fin, dans la ligne droite. Votre serviteur en doute.
Après avoir pris la direction de la course, Meaulnes du Corta entre en tête dans la ligne droite. Il n’a pas réussi à se détacher franchement dans le tournant, et les finisseurs se jettent sur lui, lâchant leurs pointes de vitesse. Meaulnes leur tient tête, mais c’est alors qu’on le voit verser sur sa droite, il prend la piste en biais, il dérobe. En fait, il a mal. Peut-être suite à l’incident du départ. Quand un cheval fait ça, c’est qu’il a mal. Le problème, c’est qu’en s’écartant ainsi de la corde, il ouvre la voie à Nouba du Saptel, une pouliche restée bien cachée dans son dos, et qui maintenant fonce sur lui sans vergogne, comme pour le coiffer au poteau. Mais non. Impossible. Ce jour-là, Meaulnes du Corta est imbattable. Les malheurs, la poisse, la guéguerre du cœur et de la raison, les rumeurs, les jalousies, les origines, l’argent, le goût de la foule pour le tragique, rien ni personne ne pouvait battre le Grand Meaulnes.
A son arrivée au rond des vainqueurs, Pierre Vercruysse est assailli de baisers et de larmes. On ne sait plus si elles viennent de lui ou de tous ces copains, parents, fans, si elles viennent de Pierre Levesque.
Après la remise des trophées, les interviews, les bains de foule et les arrosages au champagne, tous se retrouvent au club des propriétaires pour continuer la fête. Une fête dont Pierre Barjon a été l’ordonnateur, et qui n’est déjà plus la sienne. Il a remporté son pari, une fois de plus. Avec un sens du spectacle que certains appelleront un sens de la com, il a mis en scène une dramaturgie parfaite, jusqu’au petit concerto pour sulkies musicaux, un feuilleton que tout le monde des courses a bien été obligé de suivre, et d’applaudir à la fin. Pour le reste, il y aura toujours de la méfiance, du soupçon, de l’ingratitude. Il devra faire avec, et laisser passer le temps. Aux courses, il passe lentement. La gloire soudaine se paie en décennies, en générations.
Seul en haut des marches, le champagne renversé sur la chemise de Jean-Paul Barjon a séché. Reste dans son regard, un fond de mélancolie. Comme une incompréhension : qu’est-ce que je fais là ?
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