Calet, Henri (1904-1956) Pseudonyme de Raymond-Théodore Barthelmess. Ecrivain français né le 3 mars 1904 à Paris, mort le 14 juillet 1956 à Vence.
La Belle Lurette (1935)
Extrait :
|
|
« Le dîner terminé, il veillait penché sur un Paris-Sport. Il fabriquait son avenir jour après jour. Lorsqu’il avait confectionné, sur un papier, le "papier", Médème soufflait dans le verre de lampe. […] Je savais [que j’allais le retrouver] sur la pelouse d’Auteuil, aux bords de la rivière du Huit. Il exerçait le métier de marchand de tuyaux. Entre deux courses, il gesticulait devant un demi-cercle de crevards passionnés. Par terre était étendue une toile cirée couverte d’inscriptions sibyllines qui démontraient l’excellence de la méthode. Monsieur Antoine travaillait principalement dans l’origine, quoiqu’il ne négligeât point le poids, l’âge des chevaux et leurs performances passées. Il avait adopté une tenue sportive : leggings de carton, culotte de cheval, cravate de chasse de piqué blanc et casquette. "Mes bons amis, annonçait-il, chez moi, rien que des bonnes affaires, rien que des certitudes… Je vous ai donné hier un gagnant dans la deuxième… un gagnant dans la troisième…". Il mentait. Les miteux se laissaient prendre à l’émail clinquant de son parler. Pas une expression hippique et d’outre-Manche qui ne lui fût connue : walk-over, bull-finch, open-ditch, le finish du crack… et sa prononciation complétait l’illusion. "Aujourd’hui, encore une bonne affaire, une certitude. J’la vends un franc, vingt sous." On achetait les papiers pliés, en se cachant, après avoir supérieurement ricané. Médème ne parut pas étonné quand, pour la première fois, il me rencontra dans les brancards du guichet aux cent sous. "Fatalitas !" c’était son mot. […] Dans l’association que, d’un commun accord, nous formâmes, mon rôle consistait à survenir au moment opportun, c’est-à-dire vers la fin du speech, et à lui secouer chaleureusement la manche du veston, et à débiter en me coupant la voix et la respiration d’émotion : "J’vous r’mercie, M’sieu Antoine, grâce à vous, j’l’ai touché." Olympien, il rétorquait : "J’te l’avais dit, mon p’tit, qu’il gagnerait en pétant." Ou, en d’autres termes, qu’il eût gagné la queue en trompette, ou dans un fauteuil. Notre chiqué n’était pas sans variante. "En effet, M’sieu Antoine, c’était du tout cuit." J’allais l’attendre derrière une baraque ; il achevait son boniment. Quelques minutes avant le départ de la course, il me confiait le rouleau de toile cirée et allait faire son jeu personnel dans lequel ses certitudes et bonnes affaires n’entraient pas, ou accidentellement. Il suivait des combinaisons obscures car il voyait le sport hippique sous l’angle froid des mathématiques, qu’il ne connaissait pas. Nous courions en tous sens. Du poteau de départ au poteau d’arrivée ; comme les chevaux à qui nous disions des mots d’encouragement inutiles. Dans un délire d’un court instant, au grand air, nous faisions des souhaits ardents. On ne prie pas si chaud dans les nefs d’église. Nous étions encore une troupe d’essoufflés puérils quand le numéro gagnant, qui n’était pas le nôtre, montait au tableau, une sorte de guillotine, et que nous nous refusions à comprendre le chiffre indiscutable en traits noirs sur le tableau blanc. Puérils encore dans les secondes suivantes, quand nous attendions une contestation, une réclamation qui ne venait pas. Mais au contraire, une sonnerie nous faisait mal qui annonçait la régularité des résultats. Le rouge était mis. Nous disions "Merde" ou "Nom de Dieu", d’une façon découragée. Monsieur Antoine disait "Fatalitas". L’angle des mathématiques est vraiment froid, qui nous faisait, le plus souvent, rentrer à pied, raides, et passer seulement devant le menu affiché du "prix-fixe". »
|
« page précédente
- définition suivante »
Contributions (0) - Retour liste Lexique |