Gladiateur Pur sang appartenant au comte de Lagrange, il fut le premier cheval français à remporter le Derby d’Epsom.
"Etalon bai, appartint jusqu’en 1871 à M. le comte F.de Lagrange, né en 1862, en France, chez son propriétaire, par Monarque et Miss Gladiator, issue de Gladiator.
On a donné à Gladiateur le surnom de l’Eclipse moderne. Cette comparaison est d’autant plus juste, que, comme son illustre devancier, Gladiateur est plutôt un phénomène qu’un cheval, une de ces exceptions qui semblent un jeu de la nature, comme un défi jeté à la science. Aucune recherche, aucun raisonnement ne pourraient, même par induction, saisir les causes de ces caprices de la création. Monarque est sans contredit le plus remarquable étalon de notre époque ; Miss Gladiator était une jument assez inconnue, n’ayant presque pas couru ; son meilleur produit, avant l’illustration du turf moderne, avait été Villfranca, assez bonne jument de seconde classe, rien de plus, rien de moins. |
Gladiateur monté par Harry Grimshaw (Harry Hall)
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Il n’y avait donc aucune raison plausible pour qu’un animal aussi remarquable sortît de cette union, plutôt que d’une autre. La moyenne de la production de Monarque est évidemment excellente. ; mais Gladiateur la dépasse au-delà de toute mesure, indispensable pour servir de base à une comparaison quelconque. La devise nec pluribus impar semble faite pour Eclipse comme pour Gladiateur ; ils n’ont pas d’égaux, pas de pareils ; ils sont eux, c’est-à-dire un fait exceptionnel et unique, sans précédents comme sans suite. On recommencera vingt fois le même croisement, sans obtenir un résultat semblable. ; il se reproduira peut-être un jour, au moment où on s’y attendra le moins.
Ces apparentes et inexplicables contradictions devraient quelque peu faire réfléchir les savants théoriciens, qui veulent tout connaître, tout savoir, tout expliquer, et formulent des règles toutes faites, à l’aide desquelles ils prétendent pétrir et manier la matière vivante à leur gré et à leur caprice. Certes, un bon étalon et une bonne jument doivent, logiquement, produire un bon cheval, bien que le contraire arrive souvent, sans qu’il soit possible de se rendre compte de différences aussi radicales entre deux poulains du même père et de la même mère, élevés dans les mêmes conditions, soumis aux même régime, et cependant souvent aussi dissemblables. Quant aux phénomènes isolés, comme Gladiateur et Eclipse, on peut à peine dire qu’ils sont issus de leur père et de leur mère, puisqu’ils ne ressemblent à rien qu’à eux-mêmes. Il est au moins douteux qu’ils se reproduisent.
Gladiateur, cependant portait l’empreinte, si reconnaissable des enfants de Monarque, celui de tous les reproducteurs, qui signe le mieux ses produits, et leur donne davantage l’empreinte de son admirable silhouette. Gladiateur rappelait Monarque, mais comme cent rappelle vingt. C’étaient bien les mêmes lignes, la même longueur d’encolure, la même direction d’épaules et de hanches, mais dans des proportions si colossales, que l’on restait, malgré soi, les yeux fixés sur cette formidable machine, dont la puissance semblait sans limites. On se sentait en face de quelque chose d’insolite, que l’on n’avait jamais vu, que l’on ne reverrait peut-être jamais.
La mère de Gladiateur, Miss Gladiator, a peu couru, n’a jamais gagné, et fut retirée de bonne heure d’entraînement à la suite d’un accident ; tout porte à croire cependant qu’elle était d’un ordre assez médiocre. En 1858, elle eut une pouliche par Peu-d’Espoir, Fille des Jonc, dont on n’entendit jamais parler. Elle produisit depuis, en 1860 :Villafranca, par Monarque. En 1861, elle fut vide, et donna le jour à Gladiateur en 1862, comme si elle avait eu besoin de se reposer et se recueillir avant cet événement qui devait illustrer son nom, assez obscur jusque-là. Depuis, elle produisit un assez mauvais cheval, dont la naissance est restée douteuse : Imperator, par Monarque, ou Father-Thames ; en 1865 enfin, une pouliche absolument insignifiante, par Monarque. Si l’on retire Gladiateur, production à part, et en dehors de tout raisonnement et de toute probabilité, la descendance de Miss Gladiator se borne donc à Villafranca, bonne jument de seconde classe ; un seul produit comme Gladiateur suffit, il est vrai, à l’illustration d’une jument. Il est néanmoins assez curieux de constater qu’en dehors de lui, sa mère n’a non seulement rien produit de remarquable, mais même rien de réellement bon.
La naissance de Gladiateur a cela de particulier, que Monarque a toujours montré une sorte de répulsion pour Miss Gladiator ; il éprouvait, au contraire, une espèce de passion (si étrange que soit ce mot, appliqué ici, on ne saurait en trouver un autre) pour Liouba, la mère du Mandarin. Pour déterminer Monarque à accomplir l’alliance, d’où devait sortir Gladiateur, il fallut le laisser quelque temps en extase devant sa sultane favorite, lui bander les yeux, et substituer Miss Gladiator à la préférée Liouba. Ce fait, en lui-même assez insignifiant, ne doit cependant pas passer inaperçu aux yeux des scrutateurs des secrets de la nature. Qui sait, si cette longue surexcitation, cette attente trompée n’ont pas été pour quelque chose dans cette qualité transmise à sa centième puissance par le père à son fils ?
Gladiateur se fit remarquer, dès la première phase de son existence, par un extérieur et une apparence au-dessus de celle de tous les poulains de son âge ; c’était à la fois un géant, presque un colosse, mais néanmoins excessivement harmonieux. Amené en Angleterre, comme tous les produits du haras de Dangu, il parut pour la première fois sur un terrain de course en 1864, à la réunion d’automne de Newmarket, où il gagna le Clearwell-Stakes, au poids de 8st. 10 liv., battant Joker, Ostreger, Don Basilio, Verderer, Maid-Marion, et six autres concurrents ; à la même réunion, il arriva troisième dans le Prendergast-Stakes, gagné par Bedminster. Il ne fut pas placé quelques jours plus tard dans le Criterium de Newmarket, gagné par Chattanoga.
Il n’y avait rien dans ce début qui fût de nature à faire présager une aussi haute destinée. Aussi Gladiateur demeura-t-il assez inconnu tout l’hiver, pour qu’il fût permis de le prendre à des cotes assez avantageuses. Il a fallu bien des précautions pour dissimuler ce formidable champion pendant tout le cours de sa préparation. Son entraînement restera une légende dans les annales de l’écurie. Il mettait tous les chevaux sur des dents ; on ne savait plus avec qui le faire galoper ; deux ou trois des meilleurs, en relais, ne suffisaient plus pour l’étendre, il fallut sacrifier Fille-de-l’Air elle-même ; ce fut paraît-il, dans un galop avec Gladiateur, que cette célèbre jument trouva la fin de sa carrière. Le Mandarin seul résista, mais il éprouvait, dit-on une telle appréhension de cette épreuve, que, quand on le sortait du lot pour lui faire accompagner son redoutable frère, il tremblait et se couvrait immédiatement de sueur.
En 1865, Gladiateur préludait au plus grand jour de l’élevage français, en gagnant les deux mille guinées, battant Archimède, Linnington, Qambesi, Bedminster, Breadalbane, Kangeroo, Régalia, et dix autres concurrents. Ce premier succès commença à attirer l’attention et fit quelque peu monter Gladiateur dans la cote du Derby, sans cependant le faire encore très favori, tant on était loin, à cette époque, de s’imaginer qu’un cheval français pût avoir seulement la pensée de gagner le Derby, c’est-à-dire la plus grande course d’Angleterre. Le 31 mai 1865 restera un jour mémorable dans les annales du Turf des deux pays. Pour la première fois, ce sceptre incontesté était arraché aux mains de nos voisins ; pour la première fois un cheval étranger venait de battre l’élite de la production du Royaume-Uni.
Ce fait eut un long retentissement, c’était le couronnement de l’œuvre entreprise par la Société d’encouragement, la récompense des audacieux efforts de M.le comte de Lagrange. Le premier moment de stupéfaction passé, les Anglais eux-mêmes ne purent contenir leur admiration pour ce merveilleux animal. Quand Gladiateur galope, écrivaient les journaux anglais, les autres chevaux semblent ne plus bouger de place. S.A.R.le Prince de Galles, voulant donner à M. le comte de Lagrange un éclatant témoignage de sa haute sympathie, réunit dans un grand dîner les plus grandes illustrations du monde anglais. Lord Derby, descendant du fondateur de la course nationale, que Gladiateur venait de gagner, félicita M.le comte de Lagrange dans un discours plein de courtoisie et de sympathie pour la France. Une ovation plus enthousiaste encore attendait l’heureux propriétaire du grand vainqueur à son retour en France. L’élevage de pur sang français avait encore un rival, mais n’avait plus de maître.
Gladiateur lui-même vint, pour le grand prix de Paris, s’offrir à l’enthousiasme de ses compatriotes. Cette grande épreuve internationale n’a jamais présenté l’aspect d’une solennité aussi imposante. Plus de cent cinquante mille personnes étaient venues contempler le héros du jour. C’est grand-peine que l’heureux vainqueur pût rentrer au pesage. Son jockey avait, au reste, mis de la coquetterie dans cette exhibition et semblait vouloir montrer sur un terrain français le héros de l’élevage indigène dans toute son écrasante supériorité. Ce n’était pas à vrai dire tout à fait aisé ; bien que le champ du grand prix de Paris, en 1865, comptât d’excellents chevaux comme Vertugadin, Gontran, Tourmalet et le Mandarin, aucun n’était en état de forcer Gladiateur à s’étendre. Il fallut donc le tenir assez loin derrière, galopant comme à l’exercice. Cette manœuvre fut même tellement exagérée par Grimshaw, qu’au moment où Vertugadin arrivait au dernier tournant, Gladiateur, à sept ou huit longueurs derrière, ne semblait même pas se douter qu’il s’agît d’une course. On put même un instant croire à l’une des déceptions qui viennent parfois donner un démenti aux certitudes les mieux justifiées, quand Gladiateur, arrivant comme un torrent, dépassait tous ses concurrents en trois bonds, pour reprendre en tête son allure aisée et tranquille ; il n’y avait eu ni lutte ni hésitation : Gladiateur s’était mis sur ses jambes, tous les autres n’existaient plus.
Cette première phase ne fut que l’aurore de cette brillante carrière sans précédents depuis la légendaire apparition d’Eclipse. Les trois victoires de Gladiateur rapportaient 441,725 fr à son propriétaire, sans compter les paris, qui nécessairement dépassaient cette somme déjà assez respectable.
Gladiateur avait été monté par Harry Grimshaw, qui ne devait lui faire défaut que pour sa dernière course, le grand prix de l’Empereur portant aujourd’hui le nom même du héros du Turf français : le Prix Gladiateur. La mort seule avait pu séparer les deux compagnons. Quelques jours avant les dernières courses d’automne 1866, Henri Grimshaw mourut des suites d’une chute de voiture. Gladiateur avait gagné le grand Saint-Léger de Doncaster, et n’avait éprouvé qu’un seul échec dans le Cambridgeshire, où il était parti avec un poids presque insensé. Encore de l’aveu des juges les plus compétents si le terrain ne se fût pas trouvé aussi lourd, le grand cheval aurait gagné quand même.
Gladiateur était toujours lui-même, mais d’aussi puissantes machines résistent rarement longtemps à leurs propres forces. Un de ses boulets devenait inquiétant ; il se présenta pour sa dernière course et sa dernière victoire dans un état assez incomplet. Sa supériorité était telle, cependant, qu’il battit Vertugadin absolument de la même manière que dans le grand prix de Paris. Il était monté cette fois, par G.Pratt, frère de C.Pratt.
Après cette dernière consécration de son écrasante suprématie, Gladiateur fut retiré d’entraînement et livré à la reproduction ; il fit la monte deux saisons de suite en Angleterre, et une année en France. Lors des derniers événements, il fut compris dans la vente de l’écurie de M.le comte de Lagrange, et monta au prix de près de deux cent mille francs. L’Angleterre, jalouse de notre gloire, n’a pas voulu nous en laisser le trophée. Le seul des enfants de Gladiateur qui ait couru en France est un produit de Fille-de-l’Air, du nom d’Eole. Si la production avait des règles fixes ou même logiques, il est impossible de prévoir ce que l’on pouvait espérer d’une semblable alliance. Mais comme il arrive le plus souvent, trop est trop, et deux supériorités aussi transcendantes produisent parfois une médiocrité. Eole a cependant une excuse valable : il est né avec un pied bot, et se trouve, par conséquent, à peu près estropié. Néanmoins, on a pu le mettre à peu près en état, il a gagné une ou deux mauvaises courses, et ne figure même pas parmi les chevaux de prix à réclamer de son âge.
On ne peut donc, quant à présent, avoir une donnée appréciable sur la production de Gladiateur, C’est, d’ailleurs, en Angleterre qu’il faudra le chercher, car ce brillant météore a quitté le sol natal, où il y a bien peu de juments pleines de lui."
(Dictionnaire du sport français, de Ned Pearson, O. Lorenz, 1872 Paris.)
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