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Lexique › Leparoux, Julien |
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Leparoux, Julien Article de Ch. Donner, paru dans Le Monde 2 (12/06/2006) :
« Un jeune apprenti français, star des courses en Amérique
Who are you, mister Luh-pa-ROO ?
Il s’appelle Julien Leparoux, il a couru sa première course en septembre de l’année dernière,
à Saratoga Springs, près de New York. Il avait 22 ans, ce qui est beaucoup trop tard, pour un jockey.
Cela n’a pas empêché ce « french-born » de devenir, en six mois, la star des hippodromes américains, il a pulvérisé tous les records et ce n’est pas fini. |
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Il est né à Chantilly, au milieu des chevaux, en 1983. Son père travaillait auprès de l’entraîneur Jean de Roualle. Toute son enfance, les chevaux sont là, dans le rythme des jours, les pensées, les rêves de chacun, dans la dureté des corps, leur odeur est partout, prégnante, jusqu’à l’école, jusque dans le lit, les chevaux font tellement partie de sa vie qu’il ne les remarque pas.
Alors quinze ans plus tard, quand on lui pose la question de son premier souvenir de cheval, c’est la télé, répond-il, l’arrivée du tiercé. On imagine alors les gars de l’écurie rassemblés devant le poste, hurlant, frappant du pied, donnant des coups de cravache dans l’air, et Julien, 3 ans, 4 ans, transporté, transpercé par la passion des hommes. Le premier frisson.
Et puis il y a eu aussi la victoire de Caerlina dans le Prix de Diane en 1991, une des plus grandes courses du monde. Julien avait 8 ans. Ce moment de gloire creuse dans l’appétit de l’enfant pour les courses l’envie d’être au sommet, lui aussi, accroupi sur son pur-sang suant, levant la cravache vers les tribunes. Entrer dans le rond des vainqueurs. Sentir ça. Julien aurait pu, dès 14 ans, faire l’école du Moulin-à-Vent, à Chantilly, qui forme aujourd’hui pratiquement tous les jockeys de France. Il en rêvait. Mais son père a dit non.
Doutait-il des capacités de son fils ? Ç’eût été étonnant de la part d’un homme dont le métier consistait à repérer les possibilités des jeunes (chevaux), comprendre en un clin d’œil leurs aptitudes, leurs défauts, et comment s’y prendre, à quel moment « leur rentrer dedans », combien de temps « les attendre ». Il eût été étonnant que cet homme-là n’ait pas su, dès le départ, qui était son fils.
Julien, aujourd’hui, nous donne un indice de la perspicacité de son père : « Ça été bien pour moi de ne pas faire cette école. Je n’étais pas assez mûr, à 14 ans. » Alors il suit des cours au collège de Lamorlaye, BEP inclus, traînant jour après jour son rêve d’être jockey, jockey de course, pour gagner, être porté à la victoire par un cheval meilleur que les autres, entrer dans l’image, devenir le corps de ce mystère qui fascine les foules.
En attendant, il fait du concours. Et hop, et hop. Virevolti, virevolta. Il gagne des coupes. Flap, flap, flap, fait le public. Mais cavalier, c’est une vie d’amateur pour celui qui aspire au chef-d’œuvre.
C’est alors qu’un jour, il a 18 ans. Etre jockey n’est plus un rêve, c’est une nécessité. Une évidence. Seulement voilà, à 18 ans, en France, on ne commence pas comme apprenti. Il sait qu’il n’aura pas sa chance, alors quitte à rêver, autant partir en Amérique. Il arrive là-bas sans parler la langue, myope comme une taupe, et même pas le permis de conduire. Mais il peut compter sur la communauté française qui s’est constituée au fil des années. N’oublions pas que c’est un jockey français, Jean Cruguet, qui montait Seattle Slew (héros de la Triple Couronne).
Aujourd’hui, la figure française des courses américaines, c’est Patrick Biancone, un type qui a eu trop d’ennuis en France, trop d’ennuis au Japon, et qui s’est installé dans le top-ten des entraîneurs américains. C’est lui que Julien va voir. Biancone a formé les plus grands jockeys français actuels (Peslier, Legrix, Bœuf, Mongil…). En voyant Julien : 1,67 m, 48,5 kg, Biancone se dit qu’il a la morphologie pour sortir les chevaux le matin. Au moins ça. A quel moment se rend-il compte qu’il vaut beaucoup mieux que ça ?
Avant tout, un jockey, c’est une façon de respirer. Si vous regardez sa position, si vous envisagez la circulation de l’air à l’intérieur de l’homme, et à l’intérieur de l’animal, c’est rond, ça circule, ça s’équilibre. Plus ou moins bien.
Julien se fait opérer des yeux pour pouvoir monter sans lunettes, car le port est interdit. Il apprend l’anglais pour pouvoir chuchoter à l’oreille de ces chevaux américains qui ne comprennent que ça, comme on le sait. Il passe son permis de conduire, pour conduire le van jusqu’à l’hippodrome.
Son père meurt, trois mois après son arrivée en Amérique. Ceux qui veulent y voir un signe, ou du signifiant, n’ont qu’à se servir. Lui, il monte les chevaux le matin, il fait le boulot de lad, normal, il l’a toujours fait, et son lit comme on se couche, mais au bout d’un moment, Biancone dit OK, ça va comme ça. Il le fait monter en course. C’est le meeting de Saratoga (New York).
« La première course, raconte Julien, je n’ai rien vu. »
Il finit cinquième sur sept, mais c’est l’éblouissement, le bonheur, il est jockey. Enfin, apprenti. Pour bien comprendre le phénomène exceptionnel et inédit que représente Julien Leparoux, il faut expliquer une chose. En France, les apprentis ont un avantage de 1,5 à 3 kg, et ils auront toujours cet avantage tant qu’ils n’auront pas gagné leurs 70 courses. Ils deviennent alors professionnels, quel que soit leur âge. Aux Etats-Unis, les apprentis deviennent professionnels un an après leur première victoire.
Julien Leparoux court sa deuxième course pour Patrick Biancone. Il arrive troisième. C’est alors qu’un entraîneur se présente pour lui confier la monte de son cheval. Un entraîneur qui
est à 270 d’écart, c’est-à-dire qu’il a couru 270 courses sans en gagner une. Julien court et gagne d’un nez. Pour l’apprenti, ivre de joie, le compte à rebours vient de commencer. A l’époque, le record du nombre de victoires obtenues comme apprenti, aux Etats-Unis, c’était 150. Julien en est déjà à 250, et il reste encore plusieurs meetings à son programme avant septembre. Il lui arrive de gagner trois, quatre, cinq courses par jour. Tout le monde veut lui confier son cheval, il choisit le meilleur.
Il est tellement bon que les entraîneurs lui confient maintenant des montes dans les courses classiques, là où il n’y a pas d’avantage de poids, et, bien sûr, il gagne. Il est beau à cheval, il est gentil en descendant, c’est la coqueluche, le phénomène, il n’a plus de cote, les chevaux n’ont de nom que le sien : « Will you gamble on Leparoux ? ». Prononcez « Luh-pa-ROO », précisent les journaux locaux. Sa réussite en Amérique est à mettre en parallèle avec l’échec de Gary Stevens en France, l’année dernière : le meilleur jockey américain a montré un sens tactique proche de zéro. Il n’a même pas terminé la saison.
La malice, la vista, le sens du train, voilà ce que l’école française apporte aux courses, que ce soit au Japon, en Australie, ou maintenant en Amérique. La meilleure école du monde ? Personne n’en doute, en France.
Le problème avec Leparoux, c’est qu’il n’est pas passé par cette « école française ». Allez comprendre. On s’en fiche, il a la grâce. C’est lui, le futur jockey chef-d’œuvre. Il est français. On est content. Lui aussi. »
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