Literato Article de Ch. Donner, paru dans Le Monde2 (20/12/2007) :
« Le rêve d’Hervé Morin avait un prix
Acheté par l’entraîneur Jean-Claude Rouget 40 000 euros aux ventes de Deauville en août 2005, pour le compte de Hervé Morin et de ses associés, Literato remporte deux ans plus tard les Champion Stakes, une des plus grandes courses de pur sang au monde, disputée sur l’hippodrome de Newmarket, en Angleterre. Cette victoire historique fait grimper la valeur du cheval à plusieurs millions d’euros. Pourquoi le ministre de Défense et ses associés ont-ils vendu au cheikh Al-Maktoum une telle gloire ? Et pour combien ? |
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Auriez-vous oublié que le cheval est une affaire éminemment politique, sociale et économique ? Un certain Literato (écrivain en espagnol) va vous rafraîchir la mémoire.
Literato a trois ans, c’est le pur sang que l’élevage français attendait depuis des lustres. Après sa victoire à Newmarket, les deux plus grands haras français se le disputaient. Il allait prendre la relève de nos étalons vieillissants, Highest Honor, Linamix, et surtout de son père, l’immense et fou Kendor à la robe grise. Literato représentait l’avenir de l’élevage français, et voilà qu’à la stupéfaction générale, on apprend dimanche dernier qu’il vient d’être vendu au cheikh Mohammed Al Maktoum, Premier ministre des Emirats arabes Unis.
Certes, l’élevage français en a vu partir d’autres, mais ce qui fait un peu mal, cette fois, c’est que le vendeur, l’heureux copropriétaire du champion, n’est autre que le ministre français de la Défense, Hervé Morin. La France patriote s’insurge : des Airbus, d’accord, des Rafales, passe encore, mais nos champions reproducteurs, pourquoi pas la Joconde, s’exclame le scrogneugneu du bar. Comment un ministre d’Etat peut-il brader impunément notre patrimoine ?
Bizarre, en effet. D’autant qu’on a vu M. Morin sur tous les hippodromes où le crack a réalisé ses exploits, à Tarbes pour ses débuts, à Chantilly, à Newmarket… il avait l’air tellement heureux sur les photos, accueillant le vainqueur au rond, recevant la coupe. On aurait dit qu’il se passait quelque chose entre cet homme politique au cheveu gris et la robe grise de son champion, un bonheur ineffable qui allait au-delà de la vanité du propriétaire, au-delà de l’argent que représentaient ces victoires. Ceux qui ne sont jamais allé sur un champ de courses, qui n’ont jamais vu de près le visage des vainqueurs ne peuvent pas comprendre d’où vient cette lumière : ça remonte aux premiers jours, quand l’homme a rencontré celui qui allait le grandir, l’emporter loin et vite, le civiliser. Cette expérience est inscrite dans notre mémoire génétique, Arabes, Normands, Kirghizes, et c’est ça qui vibre, dans une arrivée.
Tout prédisposait Hervé Morin à devenir propriétaire d’un cheval et à le rester : d’abord il est né à Pont-Audemer (Normandie) en 1961, et puis son père l’a emmené très tôt aux courses, aussi bien à Longchamp qu’à Villedieu-les-Poëles. Les études l’éloignent un temps des champs de courses, mais un soir, alors qu’il a passé la trentaine et franchi un certain seuil de réussite, il se retrouve avec des amis, dans l’arrière-boutique du poissonnier, entre une bourriche d’huîtres de Cancale et un muscadet sur lie, on lui propose d’acheter un cheval. Il reconnaît cette lumière dans les yeux de ses futurs associés, Lydia et Jean-Jacques Rabineau, c’est l’éclat de cette promesse ancienne : avoir un cheval. Tout lui revient, alors il saute le pas, et tope là.
Les époux Rabineau gèrent des fonds d’investissement dans les PME, eux-mêmes chefs d’entreprise, mais en matière de courses, s’ils aiment ça, ils n’y connaissent pas plus qu’Hervé Morin. Tous les trois vont pourtant avoir la chance de tomber sur Lolita Kom, une jument qui paiera son avoine, et de quoi acheter un autre cheval, Poly Dance qui gagne des courses, lui aussi, et à force, les associés se retrouvent à la tête de 40 mille euros. Ils pourraient s’acheter chacun une belle voiture, des vacances de rêves à Dubaï. Non. Ils veulent un autre cheval. Un bon, si c’est possible. Pour se donner plus de chance, ils s’associent avec Eric Pokrovsky, à l’époque PDG de Hertz France, qui va rajouter 20 mille euros au pot. Ils demandent alors à leur entraîneur, Jean-Claude Rouget, de trouver ce bon cheval.
Jean-Claude Rouget a deux cents chevaux à l’entraînement. Il en achète tous les jours pour divers clients, plus ou moins fortunés. Il est encore jeune, mais déjà un ogre : en dix ans, depuis son centre d’entraînement du sud-ouest, il est devenu le second entraîneur de pur sang en France. Il a l’œil, il a l’instinct, il achète deux poulains aux ventes de Deauville, pour 40 et 20 mille euros. Si on ne parle plus de celui qu’il a acheté 20 mille, on se demande encore pourquoi il a acheté 40 mille euros ce fils de Kendor. Qu’est-ce qui lui a plu dans cet animal dont personne ne voulait ? Il a une bonne tête, explique-t-il à Hervé Morin. Le métier d’entraîneur consiste d’abord à rendre heureux ses propriétaires. Il a un nom de gagnant, affirme-t-il.
Literato, un nom de gagnant ? C’est Manuel Dominguez Moreno, son éleveur, qui serait content de l’apprendre. Manuel Dominguez Moreno est écrivain, un peu connu en Espagne. Il a fondé une revue hippique, le coquin. Il est toujours propriétaire de la mère, La Cibeles, qu’il a confiée à Aliette Forien, descendante de la famille Guerlain dont elle a hérité le haras de la Reboursière et Montaigu, non loin du haras du Pin.
La Cibeles, La Cibeles… Mais c’est bien sûr ! Elémentaire, mon cher Rouget ! Il l’a vue courir dans le sud-ouest. Il s’en souvient comme d’une jument limitée mais très courageuse, et calme, surtout très calme. Les qualités de la mère pourraient-elles compenser la folie du père ? L’entraîneur l’a peut-être pensé. De là à imaginer qu’il en ferait un crack...
En fait, il n’a jamais cru spécialement en ce cheval. Simplement, il lui a donné sa chance, comme aux autres. Le 1er mai 2006, Hervé Morin n’est encore qu’un parlementaire parmi d’autres quand son cheval pose pour la première fois les pieds sur turf du champ de courses de Tarbes. Literato va dormir pendant les deux tiers du parcours et ne se réveillera qu’à l’entrée de la ligne droite, pour terminer premier dead-heat (ex æquo).
Un cheval qui a fait dead-heat à Tarbes pour ses débuts et qui gagne les Champion Stakes 18 mois plus tard, statistiquement, ça n’existe pas. Professionnellement, c’est un prodige. Pour la littérature hippique, Literato fait désormais partie des merveilleuses histoires qu’on se raconte au fond des boxes, les pieds dans la paille humide des perdants, quand le crottin vous a une odeur de débâcle et que c’est à chialer tellement on n’arrivera jamais à toucher un bon cheval comme celui-là.
Literato et Hervé Morin vont gravir ensemble les échelons qui mènent à la gloire : c’est quelques jours avant la course du Jockey Club que le député de l’Eure est nommé Ministre de la Défense. A l’arrivée des Champion Stakes, course mythique entre toutes, 250 mille euros au vainqueur, Hervé Morin exulte, explose. Larmes, embrassades, il ne touche plus terre, il est à l’intérieur du rêve.
- Et vous l’avez vendu ?, je lui demande.
- Ecoutez-moi : Après sa course dans le Jockey club où il n’aurait jamais dû être battu, nous avons refusé une proposition des Maktoum. Moi, je voulais courir l’Arc. Rouget était contre, il pensait aux Champion Stakes, ça paraissait fou, mais on lui a fait confiance. On s’est dit, on garde le cheval et on le vendra sa carrière d’étalon à un haras français. Les deux plus grands haras français étaient intéressés, mais ils devaient trouver des clients pour leur acheter des parts. On syndique généralement un étalon en 50 parts, chaque part donnant droit à deux saillies par an. On pensait que ça serait une formalité. Mais même après les Champion Stakes, les Français ont continué à faire la fine bouche. Qu’est-ce que je n’ai pas entendu ? « Il n’a battu personne », « Il n’a pas de modèle », « Il n’a pas de papier »… Il y a quinze jours, les gens des haras me disaient qu’ils auraient du mal à en vendre 15% ! On a dénigré notre cheval, continue Hervé Morin au téléphone. Alors quand j’ai reçu la proposition des Maktoum, le week-end dernier, j’ai appelé mes associés, je leur ai dit le prix…
- Combien ?
- Je leur ai dit le prix. Ils en ont parlé un peu autour d’eux. Tous les professionnels étaient d’accord, même Rouget, même Aliette Forien : il y a des propositions qui ne se refusent pas.
- Le problème, se lamente l’entraîneur Jean-Claude Rouget, c’est qu’en France il n’y a pas d’argent pour l’élevage. Les courses tiennent le coup grâce à l’argent des parieurs. Tout est basé là-dessus. A partir de là, croyez-moi, je suis triste de voir partir ce cheval de mon écurie, il m’a fait gagner un des plus belles courses du monde, mais bon, je comprends qu’ils l’aient vendu.
- Et pourquoi ne peut-on pas savoir le prix, M. Rouget ?
- En France, on a honte de l’argent, c’est mal d’en gagner. Il ne faut rien dire.
- Et bien, justement, dites-le, ça évitera les rumeurs, les soupçons, les délires.
- Moi, je suis pour, mais il faudrait que tout le monde fasse pareil.
Chiche. Au fond, peu importe que ce soit trois, cinq ou six millions d’euros.
- Est-ce que ça ne vous gêne pas, M. Morin, en tant que ministre de la Défense, de vendre le meilleur cheval français à l’étranger ?
- Un cheval, on ne sait pas ce qui va lui arriver. Il peut gagner l’Arc l’année prochaine et tout aussi bien tomber malade demain matin, boiteux, et alors qu’est-ce qu’on fait ? On a laissé passer une chance de réinvestir en France, avec l’argent des Maktoum. Car j’ai déjà acheté des terres, et maintenant, avec cet argent, je vais pouvoir les entretenir pour y placer des poulinières.
- Et puis le cheval, c’est aussi un commerce, ajoute l’entraîneur. Un commerce international. Si M. Morin et ses associés avaient perdu leurs 60 mille euros, personne ne serait venu les plaindre. Il faudrait maintenant qu’ils s’excusent d’avoir eu de la chance ?
Tant de médisance, en effet. Mais après tout, n’est-ce pas ce qu’on appelle la rançon de la gloire ? »
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