Masschaele, Philippe
Philippe Masschaele est belge, il a 36 ans et il a gagné près de huit cents courses, presque toutes au trot monté. Il les a gagnées à sa manière, sans jamais poser le cul sur la selle, les étriers remontés très haut, penché en avant sur l’encolure du cheval, une position qui rappelle celle des jockeys de galop, mais sur un trotteur, allez comprendre, on ne trouvait pas ça esthétique.
- On dirait une crevette, un crabe, un crapaud.
- Et puis qu’est-ce que c’est que cette façon de prendre tout de suite trois longueurs d’avance, et de les garder jusqu’au poteau ?
- Vous appelez ça de la tactique ?
- Il tue les chevaux, il les essore.
- Et puis ça déséquilibre le cheval.
- D’ailleurs, il est incapable de remettre un cheval au trot quand il fait une faute.
Bref, Philippe Masschaele et sa monte particulière furent accueillis avec mépris, le cousin de la jalousie. Il gagnait trop de courses, c’était insolent. Décourageant. On aurait dit qu’il lui suffisait de monter sur un cheval pour le faire avancer plus vite.
- Tu crois qu’il les pique ?
- En tout cas, y a quelque chose de pas normal.
Quand on voit la bêtise, la méchanceté n’est jamais loin. Si on avait pu l’empêcher de monter, on l’aurait fait, et comme on ne pouvait rien faire contre lui, on a lancé les oiseaux de mauvais augure :
- Un jour, à monter comme ça, il va se retrouver par terre.
- On va bien rigoler.
- Bon débarras.
Masschaele n’est pas tombé. Il a continué de gagner des courses avec dix mètres d’avance, toujours le cul en l’air, le nez entre les oreilles du cheval.
- Tu crois qu’il leur chuchote des trucs ?
- Ça serait donc ça ?
En attendant de savoir, les entraîneurs les moins têtus ont commencé à lui confier des chevaux. Pour voir. Et ce qu’ils ont vu les a enchantés : le jockey mystère améliorait leurs chevaux de plusieurs secondes. On lui confie de meilleures montes, et au bout de trois ans, il se retrouve tête de liste des jockeys. Les derniers grincheux mettent un mouchoir sur leurs théories vénéneuses et, toute honte bue, se disputent le satané Belge pour lui faire monter leurs chevaux.
Tout cela ne serait qu’une légende sportive parmi d’autres si certains jockeys n’avaient commencé à imiter la monte de Philippe Masschaele. Ils sont deux, dix, et c’est bientôt tout le peloton qui se met à faire le crapaud. On ne s’étonne que d’une chose : le temps qu’il aura fallu pour qu’ils comprennent, acceptent, et s’y mettent : presque dix ans !
Il a fallu à l’homme plusieurs millénaires pour inventer l’étrier, il lui a fallu plusieurs siècles pour s’en servir correctement, il aura fallu dix ans aux jockeys de trot pour adopter définitivement la monte en suspension.
Précisons les choses ; la monte inaugurée par Philippe Masschaele a plusieurs avantages, en plaçant les mains du jockey au plus près de la bouche du cheval, la communication entre les deux s’en trouve adoucie, donc améliorée, le poids du jockey porté sur l’avant oblige le cheval à relever plus vite ses antérieurs, juste avant que les postérieurs viennent pousser sur la jambe d’appui, le cheval a ainsi la sensation de danser, de voler, d’autant plus que le jockey, en ne touchant plus jamais le dos du cheval lui évite nombre de douleurs. Le cheval est plus heureux parce qu’il va plus vite, et réciproquement.
Enfin, et c’est là où l’esthète voulait en venir, les courses de trot ressemblent enfin à quelque chose. Fini les sautillements les déhanchements aussi grotesques que disgracieux. Ce n’était pas un peloton, c’était une procession de pompes à vélo. Tout est devenu fluide, tendu, dans le doigté. Ce prodige, c’est Philippe Masschaele qui l’a réalisé, seul et contre tous, même s’il a eu des précurseurs (Yvon Dreux, notamment). Le jour où on lui fera une statue, il ne faudra pas oublier de la suspendre.
Article paru dans Equus en janvier 2007 |
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