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Tebirent, Pierre

Article de Ch. Donner, paru dans le Journal du Trot (28/02/2009)

« Pierre Tebirent, chercheur d’or

Pour réaliser cet entretien avec l’éleveur de Ready Cash, grandissime favori et vainqueur attendu du Prix de Sélection, nous nous installons au Club Uranie, dans la loge d’Alain Roussel, sans lui demander son autorisation (espérons qu’il ne nous en voudra pas !).
Sur la piste, Jean-Michel Bazire, au sulky de la favorite, Olga du Biwetz, ne parvient pas à remonter Monte Giorgio dans le Prix de l’Union Européenne. Mauvaise journée pour le sulky d’or ?

Comment êtes-vous arrivé aux chevaux ? 
Je suis Parisien, mon père travaillait comme cadre à la Mairie de Paris, et on allait en vacances en Normandie. Je devais avoir douze treize ans quand j’ai eu l’occasion de monter sur un cheval pour la première de ma vie. Ça m’a plu, j’en ai même gardé une forte attirance pour les chevaux, au point que, vers l’âge de 19 ans, j’ai acheté un cheval qui s’appelait Corail de Lakmée.

Vous connaissiez déjà les trotteurs, vous suiviez les courses ? Vous étiez joueur ?
Pas vraiment joueur, non, j’aimais le spectacle des chevaux. J’avais envie d’en faire, d’être là-dedans. J’étais amoureux de ça. J’ai acheté ce cheval à M. Collombert, qui était à Joinville, à l’époque où il y avait encore des écuries. J’ai appris à driver là.


Tebirent, Pierre - Tebirent, Pierre -

Vous vouliez courir en amateur ?
Même pas. Le plaisir d’être au sulky, promener les chevaux. Pour vous dire : j’ai appris à driver sur la route de Vincennes, en passant sous le Pont de Joinville, avec les camions, un truc de fous, quand on y repense. Mais j’adorais ça. Ce cheval-là, je l’ai revendu parce qu’il était vraiment pas bon. Et j’en ai acheté un autre, une femelle, un D qui s’appelait Dalila L que j’ai mise chez Ali Hawas. Et on a même pris de l’argent ici, avec elle. J’adorais Ali Hawas, un homme gentil et tellement bosseur, capable de se lever la nuit pour masser un cheval, et j’en passe… C’est avec des gens comme ça que ma passion du cheval s’est encore accrue.

Une passion pour les hommes de chevaux ?
Exactement. Comme lorsque j’ai connu Pierre Allaire, dans les années 70. Avec des hommes comme ça, on en apprend tous les jours. Et moi, j’étais curieux, je voulais savoir le pourquoi du comment.

Mais ce n’était pas votre métier ?
Non. A la base je suis imprimeur. Comme gamin, je travaille dans une imprimerie. A l’âge de 18 ans, je me lance dans le commerce. J’ai des opportunités, j’achète des fonds de commerce qui vont mal, je les restaure, je les remonte, la clientèle revient, je les revends. Du business. Mais à côté de ça, même quand je sortais en boîte le soir, tous les matins, à six heures, j’étais sur les pistes pour sortir des chevaux. Pendant des années. Pierre Allaire m’a fait driver des chevaux ! J’ai des images qui me resteront pour l’éternité : le jour où je me suis retrouvé entre le père et le fils, Grandpré d’un côté, Larabello de l’autre, et moi entre les deux, au sulky d’Hillion Brillouard. Je ne vous raconte pas : c’est simplement jouissif. Et ils m’expliquaient tout. Sans exagérer, j’ai passé huit heures par jour avec les Allaire, pendant dix ans. Et chaque jours j’apprenais quelque chose de nouveau. J’ai commencé aussi à m’intéresser aux croisements. Ma femme, qui ne connaissait pas du tout les chevaux, s’y est intéressée beaucoup aussi. Elle est pour beaucoup dans la réussite de l’élevage : elle a souvent de bonnes intuitions.
Nous lui téléphonerons pour en parler, si vous le voulez bien. Revenons à Ali Hawas.
Donc, on gagne un peu d’argent avec Dalila L. Je la vends. Et je rencontre Pierre Allaire. Avec lui, c’était autre chose. Il achetait souvent des chevaux en réclamer. J’en prenais la moitié d’un, la moitié d’un autre. Ça marchait bien, parfois moins bien. Et là, je commence à me piquer au jeu du propriétaire. Mais avec toujours en arrière-pensée, l’idée d’élever un jour mes chevaux.

Comment avez-vous acheté votre première poulinière ?
Nous sommes interrompus par la victoire de Rush de Chenu, avec Jean-Michel Bazire au sulky, qui n’aura donc pas passé une si mauvaise journée que cela… Mais revenons à notre entretien.
Comment Pierre Tebirent a acheté sa première poulinière…
Pierre Allaire avait une bonne jument, qui me plaisait énormément. Dans le modèle, dans le mouvement, tout. C’était Ocre et Verte. Je l’aurais bien achetée. J’en parle à Pierre Allaire qui me dit « Non, impossible, je suis en train de traiter avec quelqu’un. Je ne peux pas te la vendre. Mais je te vends sa sœur. » Il me la vend pas cher, pour faire poulinière. Cette jument s’appelle Nera (Tony M), elle est toujours vivante, elle a 30 ans. Elle est à la maison. C’est elle qui a élevé Ready Cash, pour ainsi dire… Le premier poulain de Nera, c’était une R, il y a « un tour » (22 ans, NDLR) Règle d’Or (Duc de Vrie). Et c’est parti comme ça.

Mais le terrain ? Les terres ?
Entre temps, je me disais Il faut que j’achète un haras, quelque chose. Mais pas en Normandie, il pleut tout le temps. Et puis un jour, on va déjeuner avec Pierre, Elisabeth et Mathias Moncorgé, et en discutant, ils me disent qu’il y a quelque chose à vendre pas loin de chez eux. Je dis Non, pas en Normandie. On y va quand même. Et là, je tombe sur une merveille. Le coup de foudre. Un hameau, un petit château, 40 hectares, trois kilomètres de rive sur l’Orne. Je ne pensais pas pouvoir me payer ça un jour. Et puis, les circonstances ont fait que j’ai pu l’acheter. Et j’y suis resté 17 ans. Et là, j’ai commencé à acheter, à vendre, aux uns, aux autres, jusqu’à arriver un moment où j’avais 50 juments. Ce qui est beaucoup trop, à mon avis. Je m’intéressais au sang américain. C’était les années 85, quand Jean-Pierre Dubois commence à tout gagner avec ses origines américaines. C’est l’époque de Workaholic, aussi. De Florestan. J’inscrivais tous les ans des juments pour aller à Florestan. Ça n’a pas toujours bien marché. Mais dans l’ensemble, j’ai toujours sorti des bons chevaux.

Vous n’avez pas perdu trop d’argent, en somme ?
Je vais même vous dire quelque chose qui va vous paraître prétentieux ou incroyable, mais bon an mal, que ce soit en tant qu’éleveur ou que propriétaire, j’ai toujours réussi à équilibrer et j’ai même réussi à gagner de l’argent. Règle d’Or a gagné 500 000 francs de l’époque. Et j’ai toujours eu des chevaux qui ont gagné de l’argent. Nera m’a fait des bons chevaux Dragée d’Or (Passionnant) qui a donné Olympe d’Or, Louis d’Or, Palombe d’Or… Après, ou plutôt avant, est arrivée l’histoire d’Océanide. C’est une histoire que j’ai déjà racontée. Un jour, Je suis aux courses avec Philippe et Giot lui demande de driver son cheval. Philippe sort la pouliche pour faire un heat et en revenant il dit : « Ouais, pas mal, dis donc. » Il court, il gagne, la pouliche s’appelait Océanide (C’était le 6 décembre 1984, à Vincennes, Océanide bat son record, et ce sera sa dernière performance, NDLR). Quelques années plus tard, je reçois chez moi le catalogue des ventes de Caen et en feuilletant je vois le nom d’Océanide. Ça me rappelle quelque chose. Je téléphone à Philippe, je lui dis : « Il y a une fille d’Océanide par Workaholic qui passe aux ventes. »  J’arrive aux ventes, je regarde dans le box, je ne la voyais pas tellement elle était petite. Je vois le propriétaire, je lui demande : « Vous ne l’avez pas amenée, la Workaholic ? » Il me dit « Si si, elle est là. ». J’avance, je vois la bête. Recroquevillée dans un coin. Une misère. Je laisse passer la vente. Personne n’en veut. Le propriétaire la reprend à 6 000 francs. Je vais le voir, je lui dis : « Ecoutez, on va dire qu’elle est à moi, maintenant. Laissez-moi huit jours, je la fais voir à mon entraineur, si c’est bon, je l’achète, sinon, on aura eu le plaisir de se connaître. » Pas de problème. Deux jours après, on arrive avec Philippe. Je l’avais prévenu, je lui avais dit « Tu vas voir, elle est vraiment minuscule. » Quand il a vu la pouliche dans le box, il m’a dit : « Tu es un fou. » Mais quand il l’a vue marcher… et ça, voilà quelque chose qui m’impressionne chez les hommes de chevaux : ils voient les chevaux marcher et ils savent. Moi, ça fait trente ans que j’élève des chevaux, j’ai des goûts, des intuitions, des coups de chance, eux, ils savent. Comment ? C’est le mystère. Il la fait lâcher dans le paddock, il la regarde encore et il me dit : « Ecoute, prends-là. Elle est bien faite, elle est bien proportionnée. Elle n’est pas grande, bon. Prends-la. » Et c’est devenue Docéanide du Lilas. Semi-classique. Après, on l’a arrêtée parce que ça devenait trop dur pour elle. Elle rencontrait les mâles, et puis les Dubois nous mettaient toujours deux trois chevaux, c’était compliqué. On l’a rentrée au haras après qu’elle ait gagné un million de francs, en un an.
Nègre du Digeon résiste à Lynx de Bellouet, le cheval entrainé par Jean-Michel Bazire.

A qui avez-vous envoyé Docéanide du Lilas, la première fois ?
A Tarass Boulba. Ça a donné un cheval qui a couru, pas mauvais, mais qui avait des petits problèmes de pieds. Mais bon, elle a fait des chevaux qui ont gazé : Obrillant (Gai Brillant), et Kidéa (Extrême Dream).

La carrière de Kidéa ?
Très bonne jument ! Elle a fini tout près de Kiss Melody, en battant Kelle Ile, elle était très bonne. Philippe l’estimait tellement qu’après avoir repéré une petite gène au genou, il a voulu la faire opérer : elle avait un petit d’os qui se baladait. Malheureusement, l’opération n’a pas fonctionné, on ne l’a jamais retrouvée. Donc je l’ai fait rentrer comme poulinière. Et on arrive à Ready Cash.

Mais vous n’étiez plus en Normandie ? Ready Cash est né où ?
Ça, c’est une autre histoire. En 1999, je suis tombé malade. J’avais mal au dos depuis des mois, je me disais, c’est les chevaux, je fais trop d’efforts. Et finalement, j’avais un cancer du rein. Problème. J’ai deux enfants, une propriété de 40 hectares, très lourde à gérer. Il faut que ça tourne. Je prends mes dispositions, si vous voyez ce que je veux dire… et je me fais opérer. Et ça marche. « Nickel chrome. » Un rein en moins. Trois semaines plus tard, je suis chez moi, et la tempête arrive. On va voir le matin : un désastre. Quelques jours plus tard, le notaire du coin passe me voir et me demande si je veux vendre la propriété. Il avait un client. Et c’est vrai qu’avec la maladie, je devais me reposer, j’avais fait un peu le ménage, Philippe avait repris pratiquement tous les poulains, j’avais vendu des poulinières (Notamment Harmony Blue, la mère de Rolling d’Héripré, qui, une heure plus tard fera souffrir notre interlocuteur. NDLR). J’en ai parlé à ma femme. Le notaire est repassé trois jours plus tard, j’ai dit d’accord. On a vendu à l’émir d’Abu Dhabi. Il n’y a jamais mis les pieds et aujourd’hui, la propriété est à l’abandon. C’est affreux. J’y suis allé il y a six mois : c’est une ruine.
Tout à coup, dans la plaine, on aperçoit un cheval au heat : il va trop vite pour ne pas s’appeler Ready Cash. Mais c’est quoi cette casaque ? Ah, pardon, ce sont les couleurs de Jean-Philippe Dubois : Bernard Piton doit driver Quality Charm dans la prochaine.

Il va bien, non ?
Oui. Ça a l’air d’aller.

Après avoir vendu à l’Emir, vous êtes allés où ?
Avant d’acheter autre chose, j’ai loué une propriété dans le coin, en attendant de trouver.
Vous voyez qu’il ne pleut pas tant que ça, en Normandie.
Pendant les dix-sept ans où j’y suis resté, ils ont fait un effort, c’est vrai. A part la tempête. J’ai trouvé une propriété beaucoup plus petite, à la Chapelle Rainsoin, qui me convient beaucoup mieux pour ce que je veux faire aujourd’hui. Vingt hectares. Plus un seul employé, alors qu’avant on en avait jusqu’à cinq. Là, je fais tout moi-même avec ma femme, je l’occupe de mes chevaux, je ne fais que ça. On dit toujours qu’on ne veut que quatre cinq juments, mais on en a toujours six ou sept. Il y en a toujours une vieille qu’on garde encore un peu, on hésite, est-ce que je vais la refaire saillir cette année.
Vous déménagez et vous gardez Kidéa, Docéanide du Lilas…
Je garde aussi Nera et sa fille, Urne D’Or, (Qui n’a jamais couru mais qui a très bien produit : Dom Kewiltom, Fier Kevin, etc, ndlr). J’avais vendu tout le reste.

Kidéa avait déjà produit ?
Non. Elle était pleine de Gai Brillant, qui m’a fait une pouliche pas terrible…

Pensée Magique ?
Exact. Ensuite Quick Legs, qui a marché 1’15’’, chez Philippe.

L’idée de passer de Gai Brillant à Indy de Vive ?
J’aimais bien ce cheval-là. Je l’ai vu courir deux ou trois fois. Une fois à Enghien. Une fois au Croisé Laroche. C’était la mode des Viking’s Way. Mais j’avais eu une femelle de Viking’s Way avec Urne d’Or (Nidorina, ndlr), très grosse, pas du tout le genre de chose que j’aime. Je m’étais dit, ça ne va pas avec mes poulinières. Et puis un jour, je suis invité par les propriétaires du haras de Vaiges, à cinq kilomètres de chez moins, qui appartient à Gènes Diffusion. Ils venaient de s’installer et ils avaient ce cheval : Indy de Vive. Ah tiens ! Je le vois, il était magnifique. Alors, ça tombait bien, il était à côté de chez moi.

Vous faites ça à l’ancienne : l’étalon le plus près de la maison.
Il me plaisait. Et je lui envoie Kidéa. Alors autant, il est toujours risqué de dire qu’ils feront rien quand ils sont moches, petits, autant quand ils sont beaux… et Ready Cash, il était beau. Cette année-là, c’était le seul mâle. J’avais deux femelles. Je les ai sevrées, mais il faut vous dire que mes chevaux, je les élève un peu comme des gosses. Je ne veux pas qu’ils soient stressés, donc au moment de les sevrer, on met les femelles avec un double poney, et les femelles avec la vieille Nera. Mais Ready Cash était tellement turbulent que je l’ai mis avec la vieille. Et elle, elle l’a mis aux ordres. Il marchait à côté. Il trottait avec elle.

C’est elle qui l’a débourré, en fait ?
A peu de choses près (rires) donc il part chez Philippe.

Tous les chevaux qui naissent chez vous vont chez Philippe Allaire ?
En priorité. C’est d’abord à lui que je les montre. S’il n’en veut pas, après, c’est autre chose. Mais on est trop liés, lui et moi, on se connaît depuis trop longtemps. Il n’y a jamais eu aucun problème entre nous. Avec Philippe, Pierre et moi, on est plus qu’associés, c’est comme une famille. Et pourquoi, je suis retourné à Indy de Vive ?
C’est une question que nous aurions dû poser, en effet. Aurions-nous été distraits par la victoire spectaculaire de Quitty America, en plein piste ? Jean-Michel Bazire est troisième, avec Quatinka…

Donc, pourquoi Pierre Tebirent a remis Kidéa à Indy de Vive ?
Quatre ou cinq mois après avoir envoyé Ready Cash à Philippe, il m’appelle et il me dit « Ecoute : le poulain que tu ‘as envoyé, il n’est pas ordinaire. Et si je te dis qu’il n’est pas ordinaire… tu peux remettre la jument à cet étalon-là. » Du coup, je lui ai mis aussi Docéanide du Lilas. J’ai donc cette année deux Indy de Vive. Un mâle et une femelle. Mais la sœur de Ready Cash, attention : c’est la même que son frère. Upper Class, on l’appelle. J’ai déjà eu des propositions d’enfer pour elle.

Plus de deux cents mille euros ?
Dans ces eaux-là.

De la part de qui ?
Des Suédois et des Hollandais. Mais je ne suis pas vendeur. On en reparlera. Elle est nickel, belle comme tout. Pas mauvais caractère, mais c’est une demoiselle. Il faut la mettre près du mur quand on veut lui faire les pieds. Des choses comme ça..

Et la suite ?
Kidéa est pleine de Coktail Jet. J’espère que ça sera un mâle.
C’est l’heure. Les onze concurrents du Prix de Sélection sortent sur la piste. La cote de Ready Cash est impressionnante : 1,1/1. Elle grimpera péniblement à 1,2/1. On connaît la suite. Ready Cash est battu par Rolling d’Héripré (Dahir de Prélong). Tout l’entretien tombe à l’eau. Mais, avec cet opportunisme qui nous caractérise, nous nous tournons sans vergogne vers l’éleveur de la mère du gagnant. C’est alors qu’on découvre, Ô surprise ! qu’il s’agit du même homme : Pierre Tebirent.  »


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